Philippe Weisbecker ne crée pas à main levée, il utilise une règle pour tracer ses lignes directement sur le papier. C’est sa façon à lui de donner forme à l’image qu'il envisage.
Tant dans ses illustrations que dans ses travaux plus personnels, le mode d’expression de Philippe Weisbecker a largement évolué au fil des années.
« C’est un peu comme si une bonne étoile m’avait guidé à travers les tours et détours de ma vie artistique. À chaque virage que j’ai pris, mon public m’a suivi. Ça m’a donné l’élan nécessaire pour continuer d'avancer. »
Philippe a peu – voire pas – recours aux esquisses préliminaires. Il se met simplement au travail et opère les changements qui s’imposent à mesure qu’il progresse vers la création finale. Il n’est pas question de suivre un plan établi, mais plutôt d’avancer dans l’inconnu.
« Il me semble qu'évoluer sans savoir forcément exactement où l'on va étoffe la création d'une profondeur supplémentaire. » Plutôt que d’avancer en ligne droite, avec un point de départ et un point d’arrivée, Philippe fait des va-et-vient en fonction des besoins, à mesure que l’image se dessine. « Au bout du compte, explique-t-il quand on l'interroge sur le pull qu'il a dessiné pour UNIQLO, je le vois simplement comme un ensemble complexe de lignes – une façon intéressante d'envisager les choses. Après tout, un simple trait sur une feuille de papier peut se muer en œuvre d'art, si tant est qu’il ait été tracé en conscience. La question n’est pas tant ce qu’il est, mais ce qu'il dégage. »
Une explication à la représentation d’objets familiers ? La vie en ville
Nous avons rencontré Philippe dans son atelier situé dans l’un des quartiers les plus paisibles de la capitale. Auréolés de la lumière qui jaillit des fenêtres hautes, ses accessoires et instruments ont chacun leur place et leur utilité. Le fait que Philippe dessine tellement d’objets du quotidien semble aller de soi. Quand nous lui avons demandé si quelque chose en particulier le poussait à dessiner ces objets ordinaires, familiers, il a ri. « C'est parce qu'ils sont faciles à dessiner ! Les objets trop compliqués ont tendance à me lasser. Les accessoires et les choses simples, je les imagine être utilisés. Un objet raconte une histoire, il est chargé de souvenirs. Ça me fait penser à cette expression, “si les murs pouvaient parler”. Quand je regarde un marteau, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer les gens qui l'ont utilisé, les moments qu’ils ont partagés. J'adore me perdre dans ce genre de pensées. »
De l'étage de son atelier, Philippe ramène une collection d’estampes japonaises reliées par un fil. La première page donne à voir une cruche, les pages intérieures des illustrations de toutes sortes d’objets différents. « Peut-être que c’est de cet ouvrage qu’est née ma passion, qui sait ?... » « À l’époque de l’Expo ‘70 d’Osaka, j’ai eu l’occasion de visiter Kyoto. Les gens y portaient encore des kimonos et des geta, et j'ai été subjugué par les hanten indigo brodés en sashiko. Les rues de la ville étaient bordées de vieilles boutiques et ateliers. Ce livre précieux est le seul et unique souvenir que j’ai ramené de ce merveilleux voyage. »
Voilà une transition toute trouvée vers la vie de Philippe Weisbecker aujourd’hui. « J’ai longtemps vécu à Barcelone, et aujourd’hui je partage ma vie entre Paris et la Normandie. J’aime vivre dans différents villes et pays pendant un certain temps parce que je m’inspire des lieux où j’habite. Où que je sois, j’aime aller aux marchés aux puces et dans les quincailleries, je suis sûr d’y trouver des objets du quotidien fascinants. »
Philippe parle volontiers de ses accessoires et instruments préférés pour créer. « J’ai trouvé ce porte-mine à Tokyo en 2002, et je continue de l’utiliser depuis toutes ces années. Il est assez lourd, c’est un peu comme un prolongement de ma main et c’est pour ça que je l’aime tant. »
Nous lui avons posé une dernière question.
Si l’on considère les vêtements comme des accessoires à part entière, qu’est-ce qui ferait une pièce fétiche qui traverse le temps ? Il réfléchit un instant, puis répond.
« La qualité des tissus et leur confection. »
Des oursins fossilisés rangés dans une boîte dédiée, trouvés au marché aux puces de Vanves.
Une maquette d’église réalisée en bois par un amateur, disposée sur une étagère réalisée par Philippe.
Esquisses pour la couverture du magazine LifeWear placardées au mur de l’atelier. Philippe ne fait pas de croquis. La forme émerge et s’affirme par le biais de nombreux tâtonnements et essais.
Esquisses pour la couverture du magazine LifeWear placardées au mur de l’atelier. Philippe ne fait pas de croquis. La forme émerge et s’affirme par le biais de nombreux tâtonnements et essais.
Qu’est-ce qui vous pousse à continuer de dessiner ?
« Je pense que je ne cesserai jamais de dessiner. C’est pour moi le seul moyen d'espérer m’approcher d’une vérité qui ne cesse de se dérober. » Dans sa jeunesse, Philippe a croisé le chemin de toutes sortes de beaux objets qui passaient entre les mains de sa tante, antiquaire.
C’est de là qu’est née sa volonté d’embrasser une carrière artistique, et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé à étudier l'architecture à l’École nationale des Arts Décoratifs. Et puis, en dernière année, lassé, il s’est réorienté vers le design graphique. « À cette époque, j'ai pris conscience que ce qui me plaisait, ce n’était pas d’envisager les choses de l’intérieur, mais bel et bien d’abord et avant tout de l’extérieur. »
Le cap des 60 ans a marqué un tournant dans la vie de Philippe. Il s’est détourné des commandes pour se concentrer sur ses créations personnelles. Mais plutôt que de s’adonner à la peinture, il a décidé de s’armer d’un crayon, d’une règle, d’une gomme et de papier. Après trente années à travailler dans l’illustration, il avait compris qu’il s’agissait là de ses plus précieux alliés pour l’accompagner sur le nouveau chemin qu'il avait choisi d’emprunter. Affranchi des contraintes inhérentes aux projets purement commerciaux, Philippe pouvait désormais laisser son inspiration le guider quand et où elle le souhaitait.
Une autre version du pull affichée sur un mur de l'atelier. Expérimenter avec des papiers collés s’inscrit dans une démarche de quête continue de nouvelles possibilités d’expression.
Collection d'estampes japonaises, et certains de ses accessoires et instruments favoris. Philippe Weisbecker utilise fréquemment ces scies et marteaux.
Les murs de l’atelier offrent un savoureux mélange d'œuvres en cours de création et d’objets de curiosité – règles, pinceaux achetés à l’iconique Comptoir de l’Asie et de l’Orient, patère à la forme tout à fait originale, doigtier en caoutchouc déniché dans une papeterie japonaise. Et puis aussi, une lanterne poisson importée de la boutique d’objets anciens MOROcraft, et une statuette de renard Fushimi qui lui a été offerte par Tanka Ceramics, un atelier de figurines de Kyoto en place depuis huit générations.
Les murs de l’atelier offrent un savoureux mélange d'œuvres en cours de création et d’objets de curiosité – règles, pinceaux achetés à l’iconique Comptoir de l’Asie et de l’Orient, patère à la forme tout à fait originale, doigtier en caoutchouc déniché dans une papeterie japonaise. Et puis aussi, une lanterne poisson importée de la boutique d’objets anciens MOROcraft, et une statuette de renard Fushimi qui lui a été offerte par Tanka Ceramics, un atelier de figurines de Kyoto en place depuis huit générations.
Ce porte-mine est l'un des instruments préférés de Philippe, qui l’a acheté à Kyoto en 2002. Il ne l'a pas quitté depuis.